Le feuilleton de l’été 19

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Gars qui lit un feuilleton dans le journal

 

Monsieur Détecteur recrutait des volontaires chaque jour, un peu partout dans la ville, pour l'aider à enlever les plaques. Seul, ce serait trop risqué. Et puis, il n'avait pas tellement le temps, tu comprends. (Ã?a y était, Monsieur Détecteur me tutoyait. Il allait finir par me demander de l'appeler par son prénom, si ça continuait.) Et puis, les affaires avant tout. Monsieur Détecteur avait déjà beaucoup à faire avec ses clients flippés. Tiens, ceux de la rue de la source, par exemple. Ils étaient partis, et n'avaient cessé de le harceler au téléphone pour insister sur toutes les conditions de la surveillance. Les gens veulent du contact, toujours plus de contact, les installations ne suffisent pas. Plus les hommes (et les femmes, il y avait beaucoup de femmes seules dans la clientèle de Monsieur Détecteur) s'entourent de machines, pour les aider à vivre, et plus ils ont besoin d'une voix, à l'autre bout du fil, qui les rassure, et qui leur en donne plus, toujours plus, pour leur argent.

 

J'acquiesçai. Toujours un peu en décalage avec ce que cet homme me racontait. Avant de le connaître, j'étais, comme tout le monde, plus ou moins choquée par la place que les machines prenaient dans notre vie (tu parles), et particulièrement (pas) concernée par la surveillance-généralisée-qui-risquait-tellement-de-nous-déshumaniser. Oui, nous n'étions plus des animaux, enfin presque. Monsieur Détecteur n'aimait pas tellement les animaux, à quelques exceptions près. Il préférait les machines, et les dispositifs de sécurité.

 

Monsieur Détecteur continuait : il fallait poursuivre le dénombrement, Bruxelles en avait besoin. Après, viendrait le temps des détecteurs. Il avait conçu toutes sortes de détecteurs, qui permettraient aux hommes de vivre en bonne intelligence. Sans sauvagerie. Le dénombrement n'était qu'une première étape, indispensable. Puis, il faudrait sécuriser. Il fallait préparer les habitants à la sécurité.

 

Il avait besoin de moi. Il avait besoin de plus de dénombreurs. Des candidats qui passeraient inaperçus, et qui connaissaient bien la ville, tu vois. Je ne voyais pas grand-chose, mais j'entendais. Plutôt bien. Il fallait tout dénombrer, si on voulait s'en sortir.

 

Monsieur Détecteur avait fini. Il attendait ma réaction. Après avoir un peu regardé dans le vague, je fixais mes pieds, pas suffisamment enthousiaste par rapport à l'enjeu. Monsieur Détecteur était déçu. Il me proposait de participer à un grand projet de surveillance, qui allait renouveler les rapports humains, il en était persuadé. Une fois le dénombrement terminé, on installerait les détecteurs, et chaque citoyen aurait accès à une sécurité supérieure, débarrassée de toute peur, afin de recréer une logique collective mal maîtrisée par les élus et le systèmeâ?¦

 

J'étais là, j'aurais dû me réjouir, le feuilleton de l'été battait son plein, et j'allais sauver le monde en commençant (il faut bien faire quelques concessions) par le secouer un peu. C'était la chance de ma vie, probablement. Mais je n'étais qu'une feuilletoniste. Je devais réfléchir. Comme tu veux, Monsieur Détecteur restait arrangeant. Il faut toujours réfléchir dans la vie.

 

Alors, lecteur, la sécurité, on s'y fait ou on s'en fiche ?

Ã? suivre

Aliette Griz

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