Le feuilleton de l’été 11

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Gars qui lit un feuilleton dans le journal

 

Je ne le savais pas, mais la fille très belle se regardait dans le miroir. Elle n'était plus si belle, enfin, un peu moins. Quoique. Elle avait changé, tout simplement. Elle pouvait toujours se maquiller. Mais, justement, cela faisait partie du léger changement par rapport à sa conception de la beauté : elle se maquillait de moins en moins. Le flamand était là aussi, en train de se laver les dents, en feuilletant un livre à couverture défraîchie. Toujours le même, lui. (Pas le livre.) Cinq ans déjà, depuis cette rencontre dans le tram. Cinq ans d'amour ? Pas toujours.

 

Ce couple n'était pas doué pour l'amour. Elle savait mieux parler au téléphone qu'en face à face. Il était spécialiste de la citation pour exprimer ce qu'il ressentait. A distance, ils s'étaient adorés. Au début, d'ailleurs, ils ne se parlaient quasiment qu'au téléphone. Elle l'appelait, il lui lisait quelques citations, elle rebondissait, ça pouvait durer des heures. Ils se parlaient fort, puis murmuraient, entre plusieurs silences qui auraient pu être méditatifs, mais qui n'étaient que des silences. Ils finiraient bien par l'apprendre.

 

A force de se téléphoner, ils s'étaient rencontrés et découverts quelques points communs qui les avaient émus. Elle aimait les couchers de soleil sur la basilique de Koekelberg, et lui, avait lu les Å?uvres Complètes de Victor Hugo dans le parc attenant. Une fois, son téléphone avait coupé : il n'y avait plus de réseau, alors qu'il lui murmurait un « je t'aime », légèrement accentué, mais néanmoins sincère. Même si leurs rencontres étaient rarement de grands moments, puisqu'elle recevait ou passait des coups de téléphone quasiment en continu, et qu'il gardait alors le nez plongé dans un livre édité une centaine d'année auparavant, ils y avaient pris goût. Les malentendus n'empêchent jamais un couple de se former, et celui-là avait fini par exister. Il y avait maintenant à Bruxelles, une fille très belle qui téléphonait beaucoup, qui aimait un flamand taciturne.

 

C'était un bon début. Et ça avait continué, jusqu'à une installation commune tardive (leur communication ne favorisait pas la planification d'un tel événement.) Une fois en tête à tête dans leur appartement, à Saint-Gilles, ils avaient dû gérer un quotidien un peu monotone.

 

Lui, travaillait la nuit comme veilleur à la Finance Tower, c'était un début, il voulait devenir journaliste, mais peinait à se lancer en free lance. (L'inactualité de ses sujets de prédilection le desservait dans ses tentatives.) Elle, amoureuse des animaux de compagnie, et tatillonne sur l'hygiène, était l'assistante d'une directrice de salon de toilettage un peu chic. Le développement de leurs projets professionnels (ouvrir son propre salon de toilettage pour elle, tenir une rubrique une peu en vue dans un journal qui ne périclite pas trop vite pour lui) leur avaient permis de partager des inquiétudes, des frustrations (la négligence des uns doit parfois être assumée par les autres.) Et des rêves. Ils étaient persuadés qu'une fois le but atteint, la vie serait mieux. Forcément plus conforme à ce qu'ils méritaient. Elle méritait de décider quel fournisseur de shampoing était le plus adéquat pour le respect des poils canins, il méritait d'être lu et approuvé. Ã?a viendrait. Probablement. Mais ça tardait. Il proposait des piges que les rédacteurs en chef ne retenaient pas. Elle mettait en place son business plan, mais les propriétaires, les banquiers, les fournisseurs, les clients mêmes, étaient des chiens.

 

Ce n'était pas simple.

 

Alors, lecteur, les difficultés de la jeunesse, est-ce que ça te fait aboyer ?

 

Ã? suivre

Aliette Griz

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