Bruxelles, un mercredi soir extraordinaire

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Bruxelles

Bruxelles, voilà maintenant presque vingt ans que j’y habite. Quand on me demande d’où je viens, je me définis comme Bruxellois avant d’être européen, belge avec des restes de polonais. Vingt ans donc que je bourlingue dans cette ville si souvent décriée pour ses travaux, ses échafaudages, ses bouchons, son piétonnier, son Yvan Mayeur, son parlement plan-plan, son manque d’organisation… que sais-je encore. Mais cela fait vingt ans que je l’ai dans la peau cette ville-région.

Moi, je les adore ces échafaudages, ces mythiques atours du Palais de Justice. Ils sont, à mes yeux, partie intégrante de notre patrimoine. Les bouchons ? Je m’en tamponne le coquillard tant je n’ai jamais eu de permis et qu’il n’est pas dans mes projets de me procurer ce sésame pour le bitume et les tunnels. Le piétonnier ? Une idée merveilleuse dont on parlait déjà à mon arrivée à Bruxelles. Une idée qui va profondément transformer le centre, n’en déplaise aux esprits chagrins. J’ai hâte que les travaux soient finis. Yvan Mayeur ? Yvan le Terrible ? Yvan le pestiféré ? Et bien, même si je n’ai jamais voté pour lui, j’ai toujours aimé ce genre de figure : fort en gueule, intelligent, sarcastique… presque un personnage de roman. L’avenir nous dira quelles fins politique et judiciaire seront les siennes. Le manque d’organisation ? Oui Bruxelles est un joyeux bordel qui me convient bien. Un truc typiquement belge que ce bordel, et qui n’est, au final, pas toujours si mal organisé. Quant au Parlement, j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à observer les gens qui font la vie de cet édifice, qu’ils soient élus, cabinetards, journalistes ou encore employés de cette enceinte où l’on se chamaille parfois pour des broutilles. Peu importe. That’s my city.

Il y a dix ans de cela, Michaël créait ce blog. Pour rejoindre l’équipe, il fallait se présenter dans un post. Dans mon Bruxelles, si c’était Mateusz, j’écrivais « Bruxelles est belle la journée, splendide même, mais pour moi Bruxelles by night, c’est ma grande maison… normal puisque j’ai bossé presque huit longues années dans moult bars, brasseries et boîtes de la capitale… Depuis, si je me suis un peu assagi, je n’en reste pas moins un amoureux de la nuit ».

Dix ans plus tard, cela n’a pas vraiment changé. La nuit dernière en est la preuve. Une nouvelle fois, je suis tombé amoureux de cette ville imparfaite. Tellement imparfaite qu’elle m’en a mis plein la gueule, plein la panse, plein la danse, sans éxubérance, sans élégance mais avec force, de celles qui vous prend au tripes. C’était pourtant un soir comme un autre, après une longue et habituelle journée. Mon voisin de bureau et ami – Théo – et moi avions juste envie de sortir, pas tard. Un coup de fil au Selecto plus tard, nous étions en route. Emmenés par la Stib, quasi de porte à porte, Pétillon-Saint-Catherine, un aller simple pour ma cantine, mon QG du centre-ville, ce Selecto qui n’est finalement qu’à quelques encablures du Betacowork où je passe le plus clair de mon temps.

Avant d’aller manger, j’ai emmené Théodore au Daringman, un petit caberdouche considéré comme l’un des meilleurs bars du monde par le très sérieux quotidien britannique Guardian. Le 37 rue de Flandre est de ces endroits qui puent Bruxelles. Même si plutôt flamand, le Bruxellois est là chez lui. Et j’écris cela sans ostracisme. Mais on retrouve là le joyeux bordel qui m’est cher. C’est tout petit. Les gens sont un peu les uns sur les autres. La terrasse est assez sauvage, composée d’un banc et de quelques chaises. L’ambiance est toute particulière. C’est un endroit où je me sens bien et que je voulais faire découvrir à Théo. Même si la gentrification passe par là, le Daringman n’a pas changé : comme d’habitude le monde. Comme d’habitude des copains. Comme d’habitude Arno, illustre ambassadeur du quartier. Comme d’habitude les bières sur le minuscule trottoir qui sert de terrasse. Dommage qu’il y ait des voitures qui passent… Comme d’habitude.

Après s’en être jeté quelques unes derrière le gosier, il était temps de rejoindre le Selecto, qui ne se trouve qu’à quelques dizaines de mètres de notre première escale. La rue de Flandre, la rue de Flandre. Profitons-en avant qu’elle se gentrifie trop. Toujours est-il qu’hier, on ne se préoccupait pas d’embourgeoisement urbain. Nous voulions boire et manger. Et on l’a fait. Et putain, on l’a bien fait. Je suis sorti du restaurant, j’étais sur mon cul. Oui, je suis vulgaire. Mais, hier soir, c’est comme si on s’était envoyés en l’air avec la bouffe et le vin. C’est la première fois que cela me procure autant de plaisir. Pourtant, cela fait un bail – en fait, depuis que Jérôme Bellin, l’ancien patron d’un restaurant A bout de soufre, avec qui j’ai appris à boire du vin, a rejoint l’équipe – que je me délecte des plats du chef. Mais là ! Mais là ! Cette poêlée de foie gras, de cèpes et de figues caramélisées était de l’ordre du divin. Dès la première fourchette, tant mon acolyte que moi-même, nous nous sommes pris un uppercut de saveurs. Je crois que je suis tombé amoureux d’un plat. C’est grave docteur ?

Est-il possible de parler du Selecto sans parler de son vin ? Jamais ! Depuis maintenant une dizaine d’années que je cotoie ce Belge germanique, ce Jérôme au grand rire, j’ai toujours été surpris, étonné, émerveillé des vins qu’il me proposait. Je ne pense pas avoir une seule fois choisi le jus de raisin que j’allais boire. Sauf un, le Vin des amis. Le premier que j’ai apprécié, celui que j’ai partagé avec Laurent Goffin dans ce petit restaurant de la rue Tasson-Snel à Saint-Gilles. Sa disparition, inéluctable, me laisse toujours un pincement au coeur. Hier encore, le mariage entre le vin et la cuisine était merveilleux. Merci Jérôme. Merci Olivier. Merci Léa. Merci. Merci.

Il n’était finalement pas trop tard quand nous sommes sortis de là. La soirée avait tellement bien commencé qu’il n’était à aucun moment question qu’elle s’arrête là, il était tellement tôt qu’on aurait pu rentrer en transport en commun. Nous sommes alors allés à l’Archiduc. Ce bar dont je pourrais parler des nuits entières tant j’en ai passé d’excellentes mais aussi de tristes dans ces murs de la rue Antoine Dansaert. Ce que j’aime avec ce vieux bar, c’est qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Parfois, c’est plein à craquer, ça danse dans tous les sens, parfois des gens tombent même de l’étage – c’était il y a bien longtemps et je ne me suis même pas fait mal. Parfois, il n’y a pas un chat. Comme c’était le cas hier soir. Et pourtant. Et pourtant. Au comptoir – aaah, ce comptoir en pierre, rien que pour lui, cela vaut la peine d’aller boire un cocktail là-bas – se bécotait un petit couple, maniant tant la langue de Vondel que les leurs avec douceur et impudeur. De la serveuse, je ne me rappelle que la French manucure. Ses ongles étaient d’un long. Comment est-il possible de bosser avec ça ? J’en ris encore. Mais peu importe, les Ti’ punchs étaient bons. L’important, c’était les trois bonhommes qui étaient armés de leurs instruments. Un Britannique et deux Américains. Le premier au trombonne à coulisse, les deux autres respectivement au piano et à la trompette. Cette trompette. Du jazz savoureux, on aurait pu rester là à les écouter des heures durant. En plus, ils ne coûtaient pas cher. Deux eaux pétillantes et un jus de pomme. Mais nos enchanteurs de soirée ne devaient pas la faire longue. Nous non plus. Sans eux l’Archiduc était bien triste.

Le Bar Rouge était l’étape suivante. Toute indiquée pour les oiseaux de nuit, elle peut en rebuter plus d’un. C’est la nuit avec tout ce que cela peut avoir de connonation négative. Cette nuit-là, j’ai trempé dedans, jusqu’aux os. Que ce soit en travaillant au Tao After Club, en gérant le MP3 Disco Bar et dans bien autres endroits encore. Le Bar Rouge, c’est la nuit sale, c’est la nuit qui n’est pas toujours rassurante, c’est la nuit qui fait mal le lendemain mais c’est aussi la nuit où on s’abandonne, où on boit, où rit, où on danse, où on refait parfois le monde avec des gens qu’on n’a jamais vus. Le Bar Rouge, c’est la nuit qui nous surprend. Et hier, on a été surpris. Hier, le Bar Rouge était l’endroit qu’avaient choisi Théo Francken et Ben Weyts, sinistres représentants de la droite flamande, pour faire la fête entourés de petites nanas, toutes blondes. On se serait bien passés de ces mecs pour terminer notre soirée mais j’avoue que la regard appuyé, un peu dégoûté/déçu, dont le Ben Weyts s’en fendu quand son camarade s’est enroulé une des groupies, m’a quand même fait rire. Ok, ce n’est pas glorieux mais après les deux rhum coca et la Chartreuse flambée, je ne m’en veux pas trop :D (D’ailleurs la photo qui illustre cet article est du même acabit : c’est le fruit d’une vaine tentative de photographier Théo Francken)

C’est là que se termine cette histoire qui n’a rien d’extraordinaire en l’apparence. Mais qui, dans le fond, est une putain d’excellente soirée, passée entre amis dans cette putain de ville qu’est Bruxelles. Je ne sais pas pour Théo, mais moi, je ne l’oublierai pas de si tôt. J’ai écrit ce texte parce c’est ce Bruxelles-là dont je voudrais que les gens entendent parler.

Je laisse le dernier mot à Dick Hannegarn. Il avait tout compris.

Bruxelles, par Dick Hannegarn

Michel te rappelles-tu de la détresse de la kermesse de la gare du Midi?
Te rappelles-tu de ta Sophie qui ne t’avait même pas reconnu?
Les néons, les Léon, les Nondedjeu sublime décadence la danse des panses,
Ministére de la biére
Artére vers l’Enfer
Place de Brouckere

2 COMMENTS

  1. « le fruit d’une vaine tentative de photographier Théo Francken »
    On voit bien les flammes de l’enfer qui cernent déjà le (sinistre) personnage…

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