La bière, ce patrimoine savoureux

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Cet article est le premier d’une série (que j’espère longue) sur la scène brassicole bruxelloise vous présentant les brasseries de la Région mais peut-être aussi les bars sympas ou les événements à ne pas rater.

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il est essentiel de poser un peu le contexte et de définir ce dont on parle.

Un peu d’histoire…

L’histoire de la bière en Belgique est plutôt mouvementée. Au plus fort de la croissance du secteur, vers 1910, la Belgique compte près de 3350 brasseries. Cependant, ce chiffre va vite chuter. Les deux guerres mondiales, la crise des années 30, l’industrialisation vont avoir un impact important. Entre 1966 et 1981, il n’y aura aucune création de brasserie dans le pays : les petites brasseries ferment ou sont rachetées pour créer de plus gros groupes et au début des années 80, la Belgique ne comptera plus qu’un peu plus de 120 brasseries. En 1982, la Brasserie d’Achouffe vient mettre un terme à cette période et une dynamique commence à se relancer. En 2018, Les Brasseurs Belges (l’association professionnelle des brasseurs) recensaient 304 brasseries en activité.

Et à Bruxelles? Au début de XXe siècle, on dénombre environ 400 brasseries sur la ville dont 70 qui brassent le lambic (la bière à la base de la gueuze et autre kriek ou faro). Notre ville est à l’époque une plaque tournante de la production de bière dans le pays et même en Europe : les brasseurs produisent tous les styles de l’époque : nos bières belges (bières de haute fermentation), les styles importés d’Allemagne tels que les pils et les bock (bières de basse fermentation) et évidemment les bières typiques de la vallée de la Senne, les lambics (bières de fermentation spontanée).

Mais ici comme ailleurs dans le pays, les conséquences des guerres et de la récession et l’industrialisation grandissante mais aussi les modifications urbanistiques (tels le voûtement de la Senne) changeront définitivement le paysage. En 1988, la brasserie Wielemans ferme (elle était à sa construction en 1939 la plus grande brasserie d’Europe) et seule reste active, envers et contre tout, la Brasserie Cantillon. Pendant 12 ans, elle sera la dernière brasserie bruxelloise. Il faudra attendre 2010 pour qu’une deuxième voit le jour : la Brasserie de la Senne. Depuis, la courbe remonte et la Région Bruxelloise compte désormais une quinzaine de brasseries.

Bruxelles est la capitale de la bière et la Belgique son pays!

On l’entend beaucoup et bien évidemment c’est plutôt agréable de porter haut et fort notre fierté pour la production nationale. D’autant plus que même l’Unesco le dit : depuis 2016, la culture de la bière en Belgique est reconnue Patrimoine Culturel immatériel de l’humanité. Pas rien, quand même !

Mais, sans vouloir tenir cette fierté et en me réjouissant même de cet engouement pour la bière (après tout, c’est mon fond de commerce !), j’ai tendance à fortement nuancer l’affirmation disant que la Belgique est le pays de la bière.

Nous pouvons bien sûr nous targuer d’une histoire riche, de particularités que le monde nous envie telles le lambic d’un côté et 6 des 11 abbayes trappistes reconnues, ainsi que de produits très fortement identifiés belges. Demandez partout ce que c’est qu’une bière belge, tout le monde saura vous répondre et vous parlera ou d’une blonde belge ou d’une triple.

Cependant, la mainmise de l’industrie sur la production de bière et la puissance de notre héritage nous ont coincés dans une manière de faire et des styles bien précis. Là où le reste du monde faisait preuve d’une croissance et d’une créativité folle (pensez au nombre de micro-brasseries en Amérique du Nord !). Depuis déjà quelques années en Europe, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Espagne et même la France voient apparaître des brasseurs proposant des produits sortant des sentiers battus.

Et chez nous, il aura fallu attendre longtemps avant que ça n’arrive. On doit d’ailleurs ce renouveau à plusieurs facteurs : évidemment l’impact de cette créativité mondiale, d’autre part la création de formations telles celles de l’IFAPME ou à Bruxelles celles de l’EFP et de l’institut Meurice sur le campus du Ceria, et enfin un changement dans nos habitudes de consommation visant à favoriser les produits et producteurs locaux.

Fiers de nos bières
Campagne lancée par les Brasseurs Belges et le VLAM,l’Office Flamand d’Agro-Marketing https://www.biendecheznous.be/biere

Ainsi, je suis convaincue que nous avons perdu notre statut de pays de la bière il y a longtemps, au moment où nous avons préféré nous reposer sur nos lauriers (les traditionnelles blonde, triple, blanche et ambrée) plutôt que de créer, chercher, innover comme l’ont fait nos voisins ou le Canada et les Etats-Unis. Cependant, je suis évidemment heureuse de voir la dynamique s’inverser depuis quelques années et c’est avec enthousiasme que je vous présenterai la créativité des brasseurs bruxellois.

Petites définitions

Quand on parle de brasserie, il faut bien évidemment faire un petit éclaircissement sur le vocabulaire. Vous avez déjà compris que je ne parlais pas de brasserie dans le sens « lieu où on peut boire et manger, restaurant ».

Mais il y a une autre distinction à faire. Le terme brasserie peut recouvrir les deux significations suivantes. D’un côté, il y a le modèle du brasseur qui brasse lui-même toutes ses bières. Et de l’autre, celui de l’entrepreneur qui commercialise les bières qu’il a fait brasser par quelqu’un d’autre (on appelle cela le brassage à façon).

Ainsi, selon la dernière définition, on peut estimer à une trentaine le nombre de brasseries sur Bruxelles (les derniers chiffres officiels de Statbel, l’office belge de statistique, datent de 2017 et en dénombrent à l’époque 20). Selon la première définition, plus stricte, on tombe à une quinzaine.

Ma démarche personnelle est de soutenir les brasseurs artisanaux, ces gens qui investissent dans du matériel de production et des matières premières, concoctent leurs recettes, brassent leurs bières et les commercialisent eux-mêmes. C’est le talent et la créativité de ces brasseurs-là que je vous propose de découvrir dans mes prochains articles.


A mon sujet :
Je suis sommelière en bière, organisatrice d’événements et guide touristique. Dans ce cadre, je travaille avec plusieurs brasseries et ai participé à l’organisation du BxlBeerFest.

4 COMMENTS

  1. Bonjour,

    En réaction avec votre article de ce 23 avril 2020 paru dans bxlblog.be, je vous prie de trouver ci-après un communiqué de presse que nous (la brasserie OBAA) avions adressé à divers médias en septembre 2019. Son contenu, eu égard à votre contribution est toujours d’actualité ! Parmi les thématiques qu’il aborde, notre communiqué de septembre 2019 réagit déjà en partie comme nous réagissons ce jour à votre conclusion ; à savoir ce que recouvre le terme « brasserie artisanale » définition que vous déclinez : «Ma démarche personnelle est de soutenir les brasseurs artisanaux, ces gens qui investissent dans du matériel de production et des matières premières, concoctent leurs recettes, brassent leurs bières et les commercialisent eux-mêmes. C’est le talent et la créativité de ces brasseurs-là que je vous propose de découvrir dans mes prochains articles. » . Merci pour votre article, bonne lecture et surtout bien à vous.

    Voici :

    « « Nous sommes des Brasseurs ! »
    En réaction à divers articles de presse et en particulier à un reportage récent de la RTBF (Pure – pop M!), nous avons décidé, brasserie OBAA, de donner notre point de vue sur ce sujet qui nous tient hautement à cœur. Désolé, c’est un peu long à lire mais le thème en vaut la peine (La Bière Artisanale Belge !).

    Nous sommes 3 amis de longue date (Olivier, Benoit et Ali) brasseurs amateurs et exigeants depuis plus d’une dizaine d’années. De cuves en plastique vers celles en inox. Du mélange tout préparé à des grains et houblons soigneusement choisis. De longs débats sur les levures, les paliers de température ou comment protéger nos précieuses créations des méchantes infections. Des geysers de mousse, des goûts étranges parfois mais aussi d’excellents breuvages aux belles couleurs et aux magnifiques senteurs.

    Depuis bientôt deux ans, toujours ensemble, nous avons décidé de nous lancer professionnellement dans la grande aventure du monde de la bière artisanale. Nous avons développé deux bières de qualité qui allient modernité et traditions brassicoles belges. Deux bières de qualité dont nous sommes très fiers ! Nous avons créé un atelier qui nous permet de produire 100 litres par brassin grâce à un matériel hautement professionnel. C’est là que nous développons nos bières. Pour de plus grands volumes, nous avons mis en place des collaborations avec d’autres brasseurs artisanaux qui disposent de plus grandes installations que la nôtre.

    Pour certains, nous sommes donc des faux brasseurs puisque la bière que nous vendons n’est pas produite dans nos propres installations. Nous nous insurgeons contre cette terminologie des plus réductrice.

    Pourquoi ?

    – Les deux bières que nous avons mises sur le marché (et les deux autres que nous sommes en train de préparer) ont été créées par nos soins. A nous trois, nous avons 100 ans d’expérience en dégustation de bières et 30 ans en brassage sur des matériels divers. Est-ce que ce sont de fausses bières ? Bien sûr que non. Nous vous les recommandons d’ailleurs en tant que vrais amateurs de bonnes bières.

    Et d’ailleurs, que le brasseur qui n’a jamais utilisé les installations d’un autre lève la main. Nous pensons que nous ne verrons pas beaucoup de mains levées…

    – Un argument qui revient souvent est le risque pris par celui qui a créé sa propre brasserie. Beaucoup de petites brasseries vivent en partie de bières produites pour des gens comme nous. Nous participons à ce que ces brasseurs voient leurs risques économiques diminuer. Pour un bon nombre de brasseries belges il s’agit d’ailleurs d’une part substantielle de leur revenus et sans ceux-ci ils ne pourraient peut-être ne pas survivre. Est-ce que ce ne sont pas nos bières car elles sont produites en plus grand volume ailleurs ? Bien sûr que non, elles sont à nous ! Ce sont nos recettes ! Des années de travail et d’essais !

    – Beaucoup disent que les brasseurs sans brasserie abiment l’image de nos bières. Est-ce que nos bières font du mal au patrimoine brassicole belge ? Bien sûr que non, nous sommes acteur de la diversité des bières belges. En 1900, il y avait plus de 3200 brasseries en Belgique. Soit pas loin de 3 fois plus que le nombre actuel de bières (1200). Il nous semble donc qu’il reste un peu de marge par rapport à l’histoire brassicole de notre pays.

    – La question de la transparence revient souvent dans la bouche de ceux qui nous traitent de faux brasseurs. Est-ce que c’est important la transparence ? Oui, évidement. Nous sommes transparents sur le lieu de production de nos bières comme nous sommes transparents sur les ingrédients (de haute qualité) que nous utilisons. Cette transparence devrait être appliquée par tous les brasseurs, propriétaires de brasseries ou non.

    – Autre questionnement : pourquoi s’attaquer à de petits intervenants du milieu artisanal brassicole belge et ne rien dire sur les grands groupes industriels qui maintenant se targuent d’être les nouveaux brasseurs artisanaux ? Difficilement compréhensible…
    Faut-il une appellation spéciale pour les brasseurs sans brasserie ? Un accès à la profession de brasseur ? Un certificat d’aptitude à la production de bières ? Cela ne nous paraît pas être une garantie pour stimuler la qualité et la créativité qui sont pourtant nécessaires au monde de la bière artisanale.

    Pour nous, un brasseur c’est quelqu’un qui aime la bière, un brasseur, c’est quelqu’un qui y consacre du temps, de l’amour et du talent, un brasseur, c’est quelqu’un qui cherche (parfois longuement) comment produire les arômes et les saveurs qu’il veut, un brasseur, c’est quelqu’un qui a envie que d’autres prennent du plaisir à boire ses bières et oui, c’est quelqu’un qui a envie de pouvoir vivre de ce qu’il aime faire.

    Nous sommes des brasseurs.
    #noussommesdesbrasseurs » »
    ———————-
    Depuis, et nous sommes fiers, nous avons obtenu pour notre Obaa Twoo, le titre de Médaille d’argent de la meilleure bière type Pale&Amber Ale : Amber au Brussels Beer Challenge 2019 !

    Benoit Harmant (bharmant@obaa.beer),
    Olivier Dethier (odethier@obaa.beer),
    Ali Benabid ( abenabid@obaa.beer )

    OBAA sprl
    Rue des Pâquerettes 124
    1030 Schaerbeek

  2. Bonjour.
    Tout d’abord merci de votre réaction.
    Je connais votre projet et vos bières, bien évidemment.
    Je ne nie pas le coût et donc le risque que représente l’achat d’une station de brassage (pour fréquenter de près des personnes comme Max de No Science ou Olivier d’H20 et tous les brasseurs d’où qu’ils soient). Je ne doute pas du besoin pour certains brasseurs de devoir faire brasser leur bière sur des stations plus grandes pour un souci de rentabilité, de visibilité. C’est d’ailleurs ce que fait La Source avec son Épervier, c’est ce que fait le Brussels Beer Projet depuis des années et ce avant même d’ouvrir leur lieu à Dansaert et de penser à leur projet à Anderlecht – ce qui a fait l’objet de reproches et d’un long débat dans le milieu.

    Cependant, sans pour autant rentrer dans le vocable « faux » et « vrai » brasseur et ne pas souhaiter mener de guerre de clan, je suis clairement d’avis de faire une différence. Si je ne me trompe pas, selon la définition des Brasseurs Belges (la Fédération professionnelle tout de même), est brasseur celui qui brasse 75% de sa production. Ainsi, pour marquer la différence, le néerlandais est plus riche que le français et j’apprécie les mots choisis par Zythos (qu’on ne peut pourtant pas targuer d’être absolument du côté des brasseurs artisanaux) : d’une côté les « brouwerijen » et de l’autre les « bierfirmas » – dans lesquelles ils vous classent. Ce n’est donc pas que moi.

    Je suis de celles et ceux qui pensent que le brassage à façon est un outil au service d’un développement, d’une visibilité mais ne peut certainement pas être au centre du fonctionnement d’une brasserie. Je suis d’ailleurs partisane d’indiquer sur l’étiquette des bières le lieu de production et pas uniquement le lieu du détenteur de la marque. Sans cela, je ne vois pas comment le consommateur non éclairé saura que la bière qu’il boit n’est en fait pas produite à l’Abbaye de la Cambre. Nous connaissons tous des personnes qui pensent encore que les moines de Maredsous continuent à brasser…

    Je pense que la conclusion de ce débat est le suivant : let’s agree to disagree.

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