C’est tramatique 3/5

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La troisième fois que j'ai pris le tram, tout s'est tellement bien passé que j'ai décidé de l'écrire. < > Le tram et moi, on était parfaitement en phase, il s'était avancé sans bousculade, personne n'avait couru vers lui, la porte s'était ouverte sans réticence, on s'était tous installés sur les fauteuils trop bas, mais parfaits pour mes courtes jambes, j'avais sorti mon matériel, un carnet, un stylo, et commencé à écrire aussitôt. Décousu, presque déconstruit, pressé, les mots ne prenaient pas le temps de réfléchir à ce qu'ils pourraient bien raconter, c'était mal parti pour le sens, mais on me l'avait appris, je l'avais compris : le sens a disparu depuis longtemps, alors autant ne plus s'en préoccuper, reste la sensation, elle est parfaite la sensation, pour approcher quelque chose que le sens a toujours ignoré.


Je voulais aller plus loin, je me relevais. Pour voir. C'était pragmatique, novateur, et expérimental, tous adjectifs confondus, d'écrire sans s'asseoir, à la sauvette, ça ouvrait des perspectives aux parasites comme moi, accrochés à leurs bureaux, leurs ordinateurs. C'était avant les smartphones, Facebook, le tweet, j'aurais pu inventer quelque chose, (même si tout le monde finirait par écrire dans le tram, mais j'étais peut-être la première à écrire une histoire de tram dans le tram, à tramatiser tout ça. Enfin, j'y croyais.)


J'aurais pu, mais les inventions, c'est comme les débuts, y en a des plus réussis que d'autres. Avant, on restait chez soi, à écrire des comédies humaines mais déjà, ça se sentait, que l'écrit se diffuserait bientôt en effluves autrement plus concentrées, style sms, de moins en moins de lettres. Bientôt on compterait les signes : 140, espaces compris, il ne suffisait pas de prendre le tram avec un carnet pour inventer quelque chose, l'écrit sortirait des bureaux, des cahiers, mode impressionniste, et passerait illico aux écrans, de plus en plus tactiles et petits, le stylo et le carnet, c'était has been de chez has been, on écrirait bientôt pour soi-même au milieu des autres, sans les voir.


Mais en attendant, j'étais passablement contente de moi. Je n'avais pas de sujet, je ne pensais pas du tout à écrire pour raconter quoi que ce soit qui concerne les gens de cette ville, j'observais les autres, et j'écrivais ce que je voyais : un jeune homme qui lisait Lautréamont. Juste à côté de moi. Rapport à la poésie du moment. Il avait l'air flamand, mais c'était peut-être le tram qui faisait ça. Le contexte de la représentation.


Le jeune homme ne bougeait pas tellement en lisant, on aurait pu le prendre pour une statue, de temps en temps, il tournait une page, mais pas toujours la suivante, parfois il tournait la précédente, ou il en sautait, sa lecture était passablement désorganisée, Ou alors parfaitement maîtrisée selon ses propres codes, il connaissait peut-être le livre sur le bout des doigts, comment savoir pourquoi il lisait dans le désordre, sans du tout se préoccuper de son entourage ?


Le jeune homme aurait-il un rôle à jouer dans cette histoire ? Est-ce qu'il était posé là pour m'évoquer quelque chose ? Est-ce qu'ensemble, à défaut d'initier l'écriture de demain, on allait réinventer l'amour ? Découvrir l'indicible et le dépasser d'une station, avant de descendre. Je l'espérais. Je pouvais imaginer nos voix enrouées comme les roues du tram, à force de nous frotter (à la prose de Lautréamont).

Ã? suivre

Aliette Griz

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