Park Chan Wook : « Le BIFFF est l’endroit où se rencontrent « tous les fous » c’est absolument extraordinaire ! »

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Aline Dupont ©

Eh oui, la 35e édition du BIFFF ( lire la chronique après l?interview ) s’est terminée avec un bilan personnel très positif : quelques films parmi mes favoris ont gagné (At The End of the Tunnel de l’Argentin Rodrigo GrandeThe MermaidWe Go On et Safe Neighborhood) et… j’ai rencontré Park Chan Wook, invité d’honneur (avec Alejandro Amenabar) et nommé « Chevalier de l’Ordre du Corbeau  ».

Park Chan Wook nommé Chevalier de l’Ordre du corbeau au BIFFF – Photo – Laurent Nizette

L’ambiance du BIFFF n’est pas le même que celle, par exemple, du Festival de Cannes, et Park Chan Wook le sait : « Le BIFFF est l’endroit où se rencontrent « tous les fous », c’est absolument extraordinaire ! » déclare-t-il lors de la séance Q&R. Raison pour laquelle il ne cache pas sa fierté et sa joie d’être présent parmi nous, les fidèles « bifffeurs » , qui venons (ou qui restons pendant le congé de Pâques) à Bruxelles chaque année pour vivre l’une des expériences cinéphiles les plus excitantes durant deux semaines.

Park Chan Wook se promène dans les couloirs du sous-sol obscur du Bozar où a lieu le BIFFF depuis quelques années, une bière Cuvée des Trolls en main, entre le public qui s’adresse à lui, malgré le fait que PCW parle seulement sa langue natale, le coréen. Tous connaissent quasi de mémoire la trilogie de la vengeance : Sympathy for Mr. Vengeance (2002) ; Oldboy (2003) et Lady Vengeance (2005) et  Stoker ( 2013).

The Handmaiden (2016), sa dernière réalisation, ne sera pas projeté au BIFFF mais j’ai eu l’occasion de parler de ce film avec lui en abordant le sujet de l’identité féminine de ses personnages, l’idéal de libération qui transparaît dans ses films à travers la vengeance, et sur un thème qui m’obsède : la définition du cyborg, cette combinaison identitaire et biomécanique d?individus hybrides, entre humain et non humain qui surpasse la notion/image de l’« autre » et du « moi », « humain » et « non humain ».

Cette prolongation technocognitive de notre espèce, ces êtres impurs, ce mélange fonctionnel entre dispositifs techniques et corps biologique qui nous permettrait de survivre à partir d’un corps biologique déficient que Park Chan Wook représente si bien avec le personnage de Cha Young-goon (I’m a Cyborg, But that’s OK ,2007).

– Parlons maintenant des cyborgs : pour la philosophe Donna Haraway (A cyborg Manifesto), le cyborg est en quelque sorte une libération pour la femme. Comment faites-vous l’association philosophique de l’idée/identité de Cyborg et qu’essayez-vous d’exprimer avec le personnage de Cha Young-goon ?

Park Chan Wook – Le cyborg dans mon film, I’m a Cyborg, But that’s OK, est un personnage féminin qui essaye de s’adapter à la société actuelle mais n’y parvient pas. C’est pour cette raison qu’il s’agit d’une redéfinition pour elle-même, afin de s’intégrer à la société, comme une redécouverte d?elle-même pour survivre.

I’m a cyborg but that’s ok- 2013

La décision de faire de la protagoniste un cyborg vient effectivement d’une volonté de survivre. Mais paradoxalement, puisqu’elle se considère comme un cyborg, elle ne veut pas se nourrir. Cela entraine pour elle des problèmes de santé potentiels. Il y a donc une certaine ironie et une certaine tristesse. C’est à partir de ce paradoxe qu’elle doit s’adapter à la société.   

-Vous affirmez dans une entrevue à  France Culture que « se dire féministe est une manière de changer le monde » ?

PCW – Je n’oserai pas aller jusqu’à dire que les femmes sont celles qui changent le monde, mais plutôt que les femmes affrontent le monde comme un acte de résistance.

Mais dans ce sens, les femmes font également des choses stupides et parfois échouent, comme nous les hommes, en tant qu’humains. C’est-à-dire qu’elles ne représentent pas un modèle du bien, toujours gentilles, éduquées, faibles qui recherchent une protection, ou qu’elles aient raison, ce n’est pas ça, au contraire, les femmes répètent les mêmes erreurs que les hommes. Parce qu’elles sont humaines… et leurs émotions… fascinantes.

The Handmaiden – 2016

La vengeance fait partie de la trilogie Sympathy for Mr. Vengeance’, ‘Old Boy’, ‘Sympathy For Lady Veangeance’ : dans The Handmaiden, vous transformez le sexe et l’érotisme en une des vengeances les plus dures mais aussi en une libération, dans un acte quasiment révolutionnaire. Qu’en pensez-vous ?

PCW – En effet, il y a dans le film un personnage féminin nommé Hideko. Elle est obligée de lire des livres «  pervers », «  sales » et aussi «  vulgaires » devant des hommes très riches. Il s’agit  donc d’une fille en extrême souffrance. Pour cette raison, j’ai décidé pour la sauver de lui offrir dans le film une vengeance ultime très dure, bien plus forte que dans mes autres films.

Comme Hideko est considérée comme un objet de désir sexuel de la part de ces hommes, la séquence dans laquelle Hideko poursuit sa propre jouissance corporelle, physique et sexuelle, donne une impression beaucoup plus forte et impactante pour les spectateurs.

Comme Hideko affronte une souffrance ultime incomparable provoquée par ces hommes, je voulais lui donner une véritable jouissance : une vengeance beaucoup plus forte. C’est pour cette raison que la destruction de la collection de son Oncle, qu’il avait conservée tout au long de sa vie, est encore plus difficile à supporter pour lui. C’est pire que de perdre la vie.

-Vous dites ceci : « Il n’est pas adéquat de vous cataloguer comme un auteur, parce que vous réalisez les films que vous voulez »… Quelles sont les règles ? Quelle est la définition de l?esthétisme et du procédé narratif que vous suivez ? 

PCW- Je veux rester modeste. J’ai encore beaucoup de chemin à faire avant d’atteindre ce que je veux faire. Si je parle du savoir-faire que j’ai transmis à mes acteurs, ma « faim »  de réalisation n’est pas encore satisfaite. J’ai encore envie de faire beaucoup d?autres choses nouvelles.

Pour moi, ce qui compte le plus c’est l’exactitude, la productivité et l’efficience. Et c’est assez difficile pour moi de vous dire quelle type de doctrine, quels critères j’utilise dans la réalisation de mes films. En effet, en réalité, cela dépend de chaque film.

Par exemple, pour chaque film, je réfléchis beaucoup sur la manière a plus adéquate de le réaliser. Mais au final, les deux critères les plus importants à mes yeux sont pour moi l’exactitude et l’efficience.

Mon rêve est de pouvoir réaliser un film dont on puisse sentir l’odeur et ressentir la sensation de toucher.

 

Chronique de la 35ème édition du Festival International du Film Fantastique de Bruxelles: En direct depuis «Hellhole» City 

 

Dans cette 35ème édition, et malgré la concurrence de Netflix au sujet des premières internationales, environs 170 films ont été projetés parmi lesquels 50 étaient en compétition dans différentes catégories:  Compétition internationale avec le prix du Corbeau d’or, la Compétition Européenne Méliès, la Compétition thriller, le prix 7ème parallèle, le prix de la critique et le prix du public.

Parmi les invités d’honneur: Park Chan Wook et Alejandro Almenabar en plus d’ Oriol Paulo, Tae-hwa Um, le hongrois Isti Madarasz avec un excellent Loop, Norbert Keil qui a présenté en première mondiale le film de science-fiction Replace et Jason Flemyng avec le très divertissant Eat Local. Mais aussi Soo-yeon Lee avec Bluebeard Johan Vandewoestijne & Frank Messely avec l’intéressant  Soul Copyright ,  et la coréenne Ji-young Hong qui a présenté Will you be there? une adaptation du best seller Seras-tu là?  du français Guillaume Musso.

Si le cinéma espagnol est toujours très attendu au BIFFF, nous avons eu droit au thriller politique El hombre de las mil caras de Alberto Rodriguez (La isla Minima) , le Thriller policier Contratiempo d’Oriol Paulo, Secuestro de Mar Targarona et le film de science-fiction Orbita 9 de Hatem khraiche, la présence de l’Amérique Latine est tout aussi importante, avec chaque année un public curieux et assez fidèle. Isaac Ezban ( El incidente, Los Parecidos) et Diego Cohen ( Perdidos y Luna de Miel)  ont été des invités d’honneur durant deux années successives avec des acclamations et un succès plus qu’enviables.

Cette année l’Argentine a présenté quatre films parmi lesquels El muerto cuenta su historia de Fabian Forte et Al final del Túnel , écrit et dirigé par Rodrigo Grande, qui nous offre 120 minutes d?adrénaline paranoïaque, sans perdre le rythme narratif. Film qui a été unanimement récompensé dans la Compétition thriller.

Quant au cinéma asiatique, les bonnes surprises ont été pour moi Little nightmare du japonais Takashi Shimizu, la comédie The mermaid du chinois Stephen chow, Missing you  du coréen Hong-jin mo et le grand HeadShot de Kimo Stamboel-Timo Tjahjanto ainsi que le Thriller coréen The Prison de  Na Hyun.

Fait important à signaler, le jury de la Compétition Internationale était exclusivement composé de femmes: la française Euzhan Palcy, la productrice et directrice catalane Mar Targarona (El orfanato, El cuerpo, Los ojos de Julia), la formidable Macarena Gomez (Musarañas, Las brujas de Zugarramurdi,  Secuestro), Christina Lindberg et la belge Axelle Carolyn.

 Palmarès BIFFF 2017 

-Prix du meilleur Thriller

Al final del túnel  de Rodrigo Grande ( Argentine)

Mention spéciale:

Free Fire  de Ben Wheatley  ( Estonie)

-Prix européen du Cinema Fantastique

Méliès d’argent

Small Town Killers de Ole Bornedal ( Danemark )

Mention spéciale: Orbiter 9  de Hatem Khraiche  (Espagne )

-Compétition Internationale

Le Corbeau d’or 

Safe Neighborhood de Chris Peckover  (Etats-Unis)

Corbeau d’argent

 We Go On de Jesse Holland & Andy Mitton (Etats-Unis)

Corbeau de bronze

 The Mermaid de Stephen Chow  (Hong Kong /Chine)

Mention spéciale:

Vanishing Time : A Boy who returned de Tae-hwa Um  ( Corée du Sud)

-Pegase 2017 Prix du public

The Autopsy of Jane Doe d’Andre Ovreda ( Royaume-Uni, Etats-Unis)

-Prix de la critique

Tunnel  de Seong-hun Kim  ( Corée du Sud)

-Prix 7e Parallèle

Swiss Army Man de Dan Kwan & Daniel Scheinert (Etats-Unis)

Mention spéciale

Saving Sally de Avid Liongoren  (Philippines)

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