Un camp de réfugiés à Bruxelles

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medecines

J’ai rendez-vous avec une amie devant l’Office des étrangers, mais je préfère qu’on se retrouve un peu avant la chaussée d’Anvers. Je ne me sens pas tout à fait à l’aise d’arriver seule, là-bas. Au fur et à mesure que les heures avancent, je sens une pointe de malaise. Je réalise que je vais être face à des gens qui ont traversé des mers ou des routes dans des conditions terribles. Des gens qui ont peut-être vécu les pires souffrances. Sur le trajet qui me sépare du métro, je croise, comme tous les jours, des sans-abri qui demandent ou non de l’argent, qui font de la musique le sourire aux lèvres. Je ne peux m’empêcher de ne demander s’il est normal que tout le monde se mobilise pour ces nouveaux arrivants, plus peut-être, que pour tous ceux-ci qui n’ont pas la chance d’être promus à coup de photos dures et émouvantes. Et au fond de moi, je trouve stupide cet élan uniquement vers ceux qui se trouvent dans le parc Maximilien. Je suis plutôt du style à donner régulièrement et j’avoue que je privilégie les femmes parce qu’elles me touchent plus, tellement vulnérables dans la rue. Alors oui, finalement, on a le droit d’être tous touchés par des causes différentes.

vetements

Je suis surprise par l’étendue de ce que l’on peut vraiment appeler un camp de réfugiés. Le premier dans lequel je pénètre. Le plus incroyable, c’est de réaliser que toutes les initiatives prises sont individuelles, sans coordination réelle. Il n’y a pas une entrée avec une petite tente où déposer les affaires que l’on vient déposer en guise de BA annuelle. En arrivant des tours Proximus, je vois des tentes, des gens, et en m’approchant, je constate, rassurée, la présence de cabines, avec toilettes et éviers. Juste à côté, des groupes d’hommes qui rechargent leur téléphone. Plus loin, un camion avec un attroupement de personne et une dame qui crie « jackets » « women » « men ». Les mieux placés sont les premiers servis.

Nous avons des sacs de produits d’hygiène, des sacs de nourriture mais on ne sait pas vraiment où aller. On se glisse dans les allées. Une table recouverte de nourriture, apportée de manière informelle (j’apprendrai après que ce sont des dames qui ont apporté de la nourriture préparées le matin), on s’arrête, je donne un paquet de biscuits à une dame et un enfant à côté de moi. Une autre derrière me rattrape, et me parle en français, me montrant un bambin. Je lui en donne un autre. A quelques mètres, un autre stand de nourriture, énorme cette fois, face auquel une dame commande ou crie « 3 sandwiches! pour les bénévoles ils sont affamés! » A côté de nous des tas de vêtements, triés par des réfugiés. Et des immondices. Quelques panneaux, en anglais et arabe. Quelqu’un nous dit d’aller dans les tentes, plus loin, derrière, où l’on déposera les médicaments et produits d’hygiène, shampooing, gel douche… A cet endroit, des énormes tentes de Médecins du monde et de Médecins sans frontièresfoot

La pluie commence à tomber. Cela sent l’improvisation partout. Mais l’ambiance n’est ni effrayante, ni pathétique. Les rires viennent de la tyrolienne où défilent de jeunes hommes, et les cris, d’un attroupement de gens qui n’ont pas l’air d’avoir des jours d’errance dans les pattes. Je m’approche pour mieux entendre et en profite pour donner un kway jaune à une dame qui trie des vêtements. Elle le prend pour couvrir son enfant et me gratifie d’un grand sourire. Un homme, Julien d’après le nom sur son brassard, explique aux bénévoles la marche a suivre. « On a besoin de gens pour nettoyer le camp. A gauche, tous ceux qui veulent faire des signalisations, on a besoin de panneaux. Ceux qui veulent trier les vêtements la suivent (la collègue d’à côté). Et si on vous demande de quoi on a besoin, dites aux gens de regarder sur la page facebook de la plateforme réfugiés de Bruxelles, Monique la met à jour, signalez lui ce qu’il faut ». Un ballon vient se glisser entre mes jambes, un enfant accourt et le récupère. Julien demande que des bénévoles aillent trier les réceptions et les stocks dans les tentes des ONG.

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Mais qui est-ce Julien et derrière cette plateforme, qui, quoi? Rien. Sur leur page Facebook, on peut lire: « Nous n’avons pas la prétention de nous soustraire aux associations existantes mais souhaitons juste travailler en synergie avec eux. Cette page est administrée par des citoyens ou collectifs de citoyens de tous horizons. » Des gens, des citoyens, qui improvisent, et comme l’être humain fonctionne en mode paléolimbique, dès qu’il est en groupe, il préfère voir un Julien prendre les commandes et décider de ce qui doit être fait. Et comme les gens ici sont remplis de bonnes intentions et veulent être utiles, ils sont contents d’être guidés. Mais cela me donne l’impression d’une absence de prise de responsabilités. J’apprendrai pourtant à mon retour, en contactant Julien Bernard, que « La Ville de Bruxelles travaille avec Médecins du Monde et le Samu social. Il paraît qu’Oxfam solidarité va aider à la gestion des dons de vêtements. » Plusieurs réseaux, plusieurs maillons, officiels et informels, qui contribuent à améliorer cette situation, en parallèle. Il précise aussi qu’ils sont plusieurs « à aider comme on peut, il n’y a pas de responsable ou de chef ».

En attendant, notre homme demande aux volontaires de rediriger les réfugiés mal installés vers les vraies tentes. Toute une partie des gens se trouvent en effet dans ce qui ressemble plus à des baraquements de bidonville. On imagine la promiscuité derrière ces bâches tendues. Difficile de ne pas penser aux rats qui circulent là la nuit. Mais Julien met en garde à un autre niveau: « La nuit les loups sortent, faites attention, il y a beaucoup d’incivilit?. On ne peut s’empêcher de voir le risque de cette situation, où les laisser pour compte, les roms, ou d’autres sans abris, doivent vouloir profiter de cet élan soudain, à cet endroit précis. Et je repense à la dame qui m’a parlé en français pour avoir les biscuits. Elle ne vient surement pas d’arriver en Belgique. Et finalement est-ce que c’est important…

Je vais y retourner pour tenter d’obtenir des témoignages et comprendre pourquoi et comment, soudainement, autant de personnes arrivent. Et comment ils arrivent précisément à cet endroit. 10 camions sont venus déposer des centaines de personnes, juste devant l’office des étrangers, le week-end passé? J’en doute.

Précisions sur les demandes de dons et de bénévoles.

2 COMMENTS

  1. Bravo, beaucoup de courage, de volonté et d’objectivisme dans tes propos. C’est définitivement une affaire à suivre.

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