Prix de la Critique, l’élitisme, le mépris

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Photo ©Benoît Matterne
PRIX BERNADETTE ABRATÉ (prix d'honneur du Jury): Martine Wyckaert ©Benoît Matterne

Ce lundi 13 octobre, j’ai assisté à la remise des prix de la critique Théâtre & Danse (oui, leur site web est moche) au Théâtre National. Peu ou pas connus du grand public, ces prix décernés par la critique sont intéressants parce qu’ils sont véritablement indépendants: ni politisés, ni infiltrés de personnes du milieu. Cette cérémonie est l’oeuvre de passionnés qui consacrent une bonne partie de leur vie, parfois pour leur travail, mais surtout souvent par passion, à aller voir des spectacles. Ils consacrent leur temps à la sélection d’un palmarès, à la délibération de lauréat, à la création d’un événement. Bref, si vous ne connaissez rien en théâtre et que vous voulez des idées pour rattraper des spectacles de la saison précédente, n’hésitez pas à consulter leur palmarès.

Mais là n’est pas tant le sujet. Je ne suis pas un grand spécialiste du théâtre. Je n’écume pas les salles bruxelloises, et encore moins belges, pour y découvrir les dernières créations. Je ne connais pas ce milieu. Car oui, il s’agit bien d’un milieu, unique et spécifique, minuscule. Quand je rentre dans le National, cela apparaît clairement. Bien sûr, je ne fais pas complètement tache. J’en reconnais même certains. Sylvie Landuyt, lauréate du prix de la meilleure auteure, je l’ai déjà croisée à Mons, tout comme Frédéric Dussenne présent dans la salle ou Michèle Friche, présidente du Jury. Je les connais de loin, mais eux ne me connaissent pas, je ne fais pas partie du milieu. Myriam Leroy ne devrait pas se baser sur Flagey pour parler des bobos, parce qu’à Flagey, il n’y a que des bourgeois. Les bohèmes, ceux qui n’ont pas d’argent, ils sont paradoxalement au théâtre. Ils font le théâtre.

Et s’ils sont bohèmes, de plus en plus bohèmes, c’est parce qu’il y a de moins en moins d’argent pour la culture, et de moins en moins d’argent pour les artistes. Les changements de leur statut ont de toute évidence encore plus précarisé nombre d’entre eux. Les discours de remerciement se teintaient tous de politique, alors même que les nommés ne savaient pas que Joëlle Milquet, nouvelle ministre de la culture, serait présente dans la salle (d’autant plus que Fadila Laanan ne s’y était plus rendu depuis des années). Et si le politiquement correct existait, ce n’est pas Destexhe qui le dénoncerait, mais bien Martine Wijckaert, une gauchiste fondatrice du Théâtre de la Balsmanine et récompensée pour l’ensemble de sa carrière, qui a allumé au napalm l’ensemble des intervenants du circuit culturel belge, tous présents dans la salle, sous les applaudissements des artistes. Elle prône un véritable élitisme culturel, pas de celui qui exclut, mais de celui qui élève, et qui pour élever, doit disposer du temps et des moyens nécessaires à la création. (Lire l’entièreté de son discours sur LaLibre.be)

En sortant du National pour aller attraper un des derniers trams qui me ramènerait à Schaerbeek, une prostituée m’attrape et me caresse le bras, en me parlant en anglais. Je lui dis « non merci » en dégageant mon membre. Je ne veux pas sonner méprisant, les artistes qui sortaient du National, avec leur spectacle auquel ils ont consacré tant d’énergie, de temps, de vie, et que seules quelques centaines de personnes ont vu, ne le sont jamais. Alors je lui ai lancé, à elle et son amie qui attendent au coin de la rue: « désolé, passez une bonne soirée ». Le mépris, il n’est pas chez les artistes, il est chez ceux qui tentent de faire de la création un produit qui doit se vendre. Pas plus que le méprisable n’est dans le corps marchandisé d’une femme au coin de la rue, mais dans les gens, le monde qui les obligent, qui ne leur offrent pas d’autres possibilités ou qui les incitent à vendre leur intimité pour mériter leur survie.

Palmarès

Spectacle
Money de Françoise Bloch, mis en scène de Françoise Bloch.

Mise en scène
Homme sans But, mise en scène de Coline Struyf.

Comédienne
Anne-Pascale Clairembourg (Orphelins, La Dame de chez Maxim)

Comédien
Jérôme de Falloise (Blackbird, Money)

Espoir féminin
Jessica Fanhan (Don Juan Addiction / Elle(s)

Espoir masculin
Jérémy Pétrus (Punk Rock)

Auteur
Sylvie Landuyt (Don Juan Addiction / Elle(s)

Découverte
Décris-Ravage, mise en scène d?Adeline Rosenstein

Seul en scène
Joyo ne chante plus, de François Emmanuel, par Gwen Berrou

Scénographie
Roméo et Juliette (Damien Caille-Perret)

Création artistique et technique
Les Villes Tentaculaires (Dirty Monitor).

Danse
Tant?amati, chorégraphie d?Erika Zueneli.

Jeune public
Silence, par le Night Shop Théâtre.

Photo sur la homepage: Benoît Matterne

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