Est-il possible de transformer guignol en poupée de ventriloque ?

Guignol est immédiatement associé à un castelet. Le personnage surgit, disparaît, revient, se retourne et parle à quelqu’un que le public ne voit pas encore. Une partie de son énergie vient justement de cet espace très particulier. Le marionnettiste reste caché et, pendant quelques instants, la marionnette semble vivre toute seule.

Alors que se passe-t-il si l’on sort Guignol de là pour l’installer à côté d’un ventriloque visible par tous ? Le personnage peut conserver son visage, son costume et son caractère. Mais la relation avec le public change complètement. Ce n’est plus simplement une autre marionnette. C’est une autre manière de jouer.

Dans un castelet, Guignol peut apparaître et disparaître en une seconde

La marionnette emblématique possède un avantage très simple : elle peut quitter la scène presque instantanément. Elle descend derrière le décor, revient de l’autre côté et un second personnage apparaît. Pour les enfants, cela donne beaucoup de mouvement. On ne voit pas ce qui se prépare juste en dessous.

Cette cache fait partie du jeu. Le public regarde le personnage et non celui qui le manipule. Une main disparaît, une autre marionnette arrive, puis Guignol revient quelques secondes plus tard. Le castelet n’est donc pas seulement un joli décor autour des personnages. Il permet aussi toute une mécanique de scène.

Avec une poupée de ventriloque, cette possibilité disparaît en grande partie. Le manipulateur est là. On voit son corps, ses réactions et la façon dont il tient le personnage. Le duo devient alors le spectacle.

Une poupée de ventriloque doit partager le regard avec l’artiste

Dans un spectacle de ventriloquie, le public ne regarde pas uniquement la poupée. Il regarde aussi l’artiste. Le gag peut venir de ce que dit le personnage, mais aussi du visage du ventriloque lorsqu’il semble découvrir avec nous ce que sa poupée vient de répondre.

Avec Guignol, cela obligerait donc à reconstruire une partie du jeu. Derrière un castelet, il peut être brutal dans ses déplacements, surgir très vite ou disparaître juste après une réplique. A côté d’un ventriloque, il faudrait davantage travailler les regards, les pauses et le dialogue entre les deux personnages visibles.

Et c’est là que l’expérience change vraiment. Guignol ne parlerait plus seulement aux autres marionnettes. Il pourrait contredire directement celui qui le tient. Le public saurait évidemment que la même personne fournit les deux voix. Mais si le jeu fonctionne, il finit quelquefois par l’oublier quelques secondes.

Ajouter une bouche articulée change déjà énormément le personnage

La marionnette traditionnelle fonctionne surtout par ses mouvements de tête, de corps et de bras. Son visage ne change pas à chaque syllabe. Pourtant le public comprend parfaitement qu’elle parle. C’est une convention que personne n’a besoin d’expliquer au début du spectacle.

Une poupée de ventriloque utilise généralement une bouche mobile. Le mouvement accompagne alors les paroles. Il faut donc modifier la tête ou en fabriquer une nouvelle capable d’intégrer ce mécanisme. Cela parait être un simple détail technique. En réalité, le visage de Guignol fait partie de ce qui permet de le reconnaître.

Sa tête et ses mains possèdent d’ailleurs une apparence particulière, expliquée plus largement dans cet article sur la tête et les mains de Guignol. Ajouter une mécanique sans perdre cette silhouette demanderait donc de trouver un compromis. Trop modifier le visage et le personnage devient autre chose. Ne rien modifier et la ventriloquie perd une partie de son intérêt visuel.

Le poids devient beaucoup plus important quand la poupée reste visible longtemps

Une marionnette utilisée derrière un décor peut être reposée entre deux scènes. Une poupée de ventriloque peut rester beaucoup plus longtemps dans les bras ou sur les genoux de l’artiste. Quelques centaines de grammes supplémentaires finissent alors par compter. Pas pendant trente secondes. Après vingt minutes, davantage.

Il faut également penser à l’équilibre. Si la tête devient plus lourde avec l’ajout d’un mécanisme, la poupée peut avoir tendance à basculer. Le ventriloque doit pourtant continuer à parler, regarder le public et manipuler le personnage sans donner l’impression de lutter avec lui.

C’est un détail que la photographie d’une poupée terminée ne montre pas. Sur scène, il devient immédiatement visible. Une mécanique formidable qui rend la manipulation pénible n’est pas forcément une amélioration.

Guignol ne bougerait plus de la même manière

Une marionnette à main peut frapper du pied, se retourner brutalement, disparaitre et revenir avec une énergie presque excessive. Ce mouvement très franc convient bien à Guignol. Une poupée de ventriloque possède souvent un jeu différent. Le mouvement de la bouche, l’orientation de la tête et les regards prennent davantage de place.

Il faudrait donc décider ce que l’on veut conserver. Le personnage doit-il continuer à bouger comme dans son théâtre traditionnel ? Ou accepte-t-on de créer une nouvelle version, plus calme, davantage construite autour du dialogue avec le ventriloque ? Les deux sont possibles. Mais ce ne serait pas exactement le même Guignol.

Élément Guignol en castelet Version ventriloque
Manipulateur Caché derrière le décor Visible avec la poupée
Bouche Généralement fixe Peut devenir articulée
Déplacements Entrées et sorties très rapides Personnage souvent présent plus longtemps
Relation au public Guignol parle directement à la salle Dialogue possible entre artiste, poupée et public
Jeu visuel Mouvements du corps et des bras Bouche, tête, regard et réaction du ventriloque

Les enfants verraient enfin celui que Guignol contredit

Dans le théâtre traditionnel, une partie du plaisir vient du fait que les enfants parlent directement aux marionnettes. Ils préviennent Guignol, lui signalent quelque chose ou répondent avant qu’il ait fini sa phrase. Le manipulateur reste invisible. Toute la relation passe par le personnage.

Avec un ventriloque, une nouvelle possibilité apparaît. Guignol peut ne pas être d’accord avec l’adulte qui le tient. Il peut lui couper la parole, lui répondre ou faire semblant de révéler quelque chose qu’il aurait préféré garder secret. Les enfants regardent alors alternativement l’un et l’autre.

C’est une mécanique différente, mais elle peut conserver une chose essentielle : Guignol doit rester celui qui ose parler. Si la poupée devient simplement le faire-valoir du ventriloque, on perd une partie de son tempérament.

Il ne suffit pas de fabriquer la poupée, il faut réécrire le spectacle

C’est probablement le point le plus important. Transformer physiquement la marionnette ne suffit pas. Un texte écrit pour le castelet utilise des entrées, des sorties et plusieurs personnages qui peuvent se succéder très vite. Une version de ventriloquie doit fonctionner autrement.

Certains passages devraient être raccourcis. D’autres pourraient être construits autour d’une dispute entre Guignol et l’artiste. Les moments où un personnage disparaissait derrière le décor demanderaient une autre solution. Le changement est donc autant dramaturgique que mécanique.

On retrouve cette question dans beaucoup de formes de spectacle : moderniser ne consiste pas simplement à changer le matériel. Il faut regarder ce que ce matériel permet de faire. Cette rubrique consacrée à différents univers du spectacle montre justement combien une même idée peut prendre des formes très différentes selon la scène et les artistes.

Quelques éléments de Guignol devraient probablement rester intouchables

On peut changer le mécanisme sans forcément tout changer autour. Le costume, la silhouette générale, le visage et surtout le caractère permettent de conserver un lien avec le personnage connu. Plus la mécanique évolue, plus ces repères deviennent importants.

  • garder une silhouette immédiatement reconnaissable ;
  • préserver le tempérament direct et impertinent du personnage ;
  • éviter une bouche disproportionnée uniquement pour montrer le mécanisme ;
  • conserver des mouvements suffisamment vifs ;
  • ne pas faire du ventriloque le personnage principal au détriment de Guignol ;
  • adapter le texte à la nouvelle manière de jouer plutôt que copier le spectacle du castelet.

Ce sont probablement ces choix qui décideraient si le public voit encore Guignol ou simplement une poupée de ventriloque habillée comme lui. La différence parait mince. Sur scène, elle ne l’est pas.

Une transformation réversible serait peut-être plus intéressante

Plutôt que modifier définitivement une marionnette ancienne, une autre approche serait de fabriquer une version spécialement destinée à la ventriloquie. L’original continuerait à vivre dans son castelet et le nouveau personnage pourrait explorer une autre forme de spectacle.

Cela donnerait aussi davantage de liberté dans la construction. La taille pourrait être adaptée aux bras du ventriloque, la tête pensée dès le départ pour recevoir une bouche mobile et le corps conçu pour rester assis ou être porté longtemps. On ne chercherait plus à forcer une marionnette existante à faire un travail pour lequel elle n’a jamais été construite.

Et surtout, les deux versions pourraient coexister. Guignol derrière son décor d’un côté. Guignol assis à côté d’un artiste de l’autre. Même personnage, mais deux façons très différentes de regarder le public.

Le test décisif ne serait pas la mécanique mais la première minute devant les enfants

Une bouche peut parfaitement fonctionner sur un établi. Les yeux peuvent bouger, la tête tourner et le costume être fidèle. Cela ne dit pas encore si le personnage fonctionne sur scène. Le vrai test commence lorsque la poupée regarde le public et prononce sa première phrase.

Est-ce que les enfants regardent Guignol ou surtout la personne qui le tient ? Est-ce qu’ils lui répondent ? Oublient-ils assez vite le mécanisme ? Le personnage conserve-t-il cette impression d’indépendance qui fait partie du plaisir de la marionnette ? Ce sont ces réactions qui donneraient finalement la réponse.

Parce qu’au fond, transformer Guignol en poupée de ventriloque est techniquement imaginable. Mais réussir à faire oublier la transformation pendant que le personnage parle, c’est une autre histoire.