Le Maroc gagne, Bruxelles perd mais n’abdique pas

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Maroc Bruxelles Solidarité

Hier soir, le Maroc a rejoint la Belgique dans le club des pays qualifiés pour la coupe du monde de football qui se déroulera en 2018 en Russie. Comme cela a été le cas lorsque les Diables rouges se sont qualifiés, les supporters des Lions de l’Atlas ont exhulté de joie lorsque leur équipe est venue à bout d’une trop faible opposition ivoirienne. Malheureusement, comme trop souvent quand il s’agit de football – Russie, Angleterre, Pays-Bas, Turquie, Grèce, France, j’en passe et des meilleurs -, des individus, des hooligans, en sont venus à des altercations avec la police, des passants avant de s’en prendre à des commerces et à des véhicules. Raison pour laquelle je n’ai pas rejoint une copine qui était au Roi des Belges. Mais ce n’est pas l’hélicoptère de la police qui tournait autour du centre que je retiendrai de ma soirée d’hier mais bien le visage d’un petit garçon très heureux de la victoire du pays d’origine de sa famille, que j’ai croisé aux Délices de Meknès, en commandant un dürüm. Qu’il était beau ce petit Lion tout souriant.

La connerie humaine, je me la suis vraiment prise ce matin, au réveil, vers 7h30. Comme toujours je démarre ma journée en lisant les dernières nouvelles du monde, de Bruxelles, des Internets… Première chose que je lis, sur le profil Facebook de Michaël Miraglia : « Non mais vous êtes sérieux là ? Outré ! » Là, une vidéo de 37 minutes où l’on voit des exactions commises la nuit dernière : attaque d’un night shop, destruction d’un magasin de meubles, tentative d’ouverture d’un distributeur de billets, voiture défoncée, poteaux arrachés, vélos volés, pierres lancées

Cette captation est un live filmé par un jeune bruxellois qui a une page intitulée Spotted rue Neuve, où principalement on trouve des messages du type Kiss&Ride, « Toi que j’ai croisée dans le tram, je voudrais te retrouver ». Elle a été tournée boulevard Lemonnier, entre la Bourse et la gare du Midi.

Tout ça pour des Capri Sun

« Avec ces images, il y aura encore plus de racistes en Belgique », dit-il dans sa vidéo. Il a raison, les tristes protagonistes de ladite vidéo étant des jeunes – voire très jeunes – Belges d’origine maghrébine, cela va évidemment « libérer la parole ». Avant d’ajouter « Tous les Marocains ne sont pas comme ça ». Ce que les commentaires live de la vidéo confirmaient : Les « J’ai honte » ; « Je me désolidarise » ; « Vous salissez votre pays »… ont déferlé massivement. Lui écrit sur sa page : « Franchement!! Je suis écoeuré, c’est déjà chaud pour les indépendants et regarde ce qu’ils font… ya des gens qui triment pour leur commerce et on brise tout en quelques secondes, très mal au coeur. Bref c’est honteux… DIEU voit tout, vous brisez un commerce, la roue tourne. »

D’ailleurs, il faut souligner qu’il a essayé d’élever la voix pour qu’ils arrêtent. Il a parlé à de nombreux jeunes. Avec un passage qui montre bien toute la stupidité de la situation. Alors que les jeunes s’en prennent à un night-shop qu’ils ont forcés, le vidéaste les interpelle : « Tout ça pour des Capri Sun ? ». Ouais, nos gangsters de haut niveau, ils pètent un magasin de nuit pour partir avec des SODAS. On en est là. BALTRINGUES !!

Hooligan après un match du Maroc

Je retiens deux choses de cette vidéo. Premièrement, rien ne ressemble plus à une émeute qu’une autre émeute. Pour ma part, j’ai, entre autres, connu l’Euro 2000 – j’habitais Lemonnier -, déjà certains gusses avaient profité du foot pour faire chier ; j’ai couvert les émeutes en Seine-Saint-Denis pendant 10 jours en 2005 ; j’ai suivi des manifs de pompiers ; et ai couvert une autre émeute en France, à Strasbourg lors de l’élection de Nicolas Sarkozy. A chaque fois, un paquet de cons se donnent rendez-vous pour voir ce que les flics avaient dans le ventre. Ces derniers, pas toujours plus malins, souvent attendent les premiers pour en découdre. S’en suivent bagarres, coups, autopompes, lancés de pierres, voitures brûlées, commerces vandalisés… Que les gens soient Belges, Belges d’origine étrangère, Anglais, Français, noirs, blancs, beurs, ils sont tous aussi cons quand un mouvement violent de masse est lancé. Hier, nos jeunes Maroxellois n’ont pas donné tort à cette affirmation.

Deuxièmement, je retiens qu’il y avait au milieu de ce scandaleux épisode violent, quelques personnes, elles aussi d’origine maghrébine, qui ont essayé, qui ont gueulé, qui ont apostrophé les jeunes qui étaient occupés à tout casser. Et si j’ai bien entendu, c’est à l’un d’eux qu’on doit que le magasin Galeries du meubles n’a pas été incendié. Heureusement car l’immeuble était occupé et surtout parce qu’un magasin de meubles et de literie aurait fait un brasier idéal. Il semblerait bien qu’on soit passé à côté d’une catastrophe.

« J’aurais aimé que le Maroc perde »

A la fin de la vidéo, entre rage, larmes et désespoir, j’ai décidé d’aller donner un coup de main à qui aurait besoin de moi. Après tout, j’habite porte de Hal, ce n’est pas loin. J’embarquais du papier et mon éternel feutre Pilot V-Sign Pen. Il n’y avait pas grand monde dans les rues. Des hommes buvaient un thé ou un café dans les premiers cafés marocains ouverts au bout du boulevard Lemonnier. Les bonjours échangés furent sincères et bienvenus. A peine plus loin, je croisais les premiers ouvriers de la Ville de Bruxelles. Ils étaient occupés à nettoyer le boulevard. Le véhicule utilitaire brûlé la nuit dernière avait déjà été enlevé. Un magasin de transfert d’argent n’avait plus de vitres. Ensuite mes pas m’ont amené dans l’épicentre de l’émeute, là où se trouvent le magasin de meubles, le night shop et une des voitures détruites.

« Je le savais, j’aurais aimé que le Maroc perde, quelle bande de chiens », m’a juste dit, en contenant sa rage, un Mohammed. Un des nombreux Mohammed que j’ai croisés ce matin. Tous plus désolés les uns que les autres. Désolés, fâchés, outrés, révoltés, dépités, honteux, tristes, sans voix. Tels étaient les Maroxellois que j’ai croisés ce matin.

Galeries du meuble Maroc

C’est devant les Galeries du Meuble que j’ai rencontré Nour Eddine Layachi, président de l’association des commerçants du quartier Lemonnier-Stalingrad. Il était 8h30, je ne savais pas encore que j’allais passer ma matinée avec lui. A deux, nous avons proposé notre aide aux patrons du magasin de meubles, celui qui avait subit le plus de dégâts. Frieda De Kerf et son mari avaient passé la nuit dans leur magasin. Ils étaient fatigués mais quand même assez calmes. Le temps était à l’efficacité. Un ouvrier a été appelé. On allait aller chercher des panneaux. Les choses allaient rouler. Les choses devaient rouler.

Dans un premier temps, j’avais faim et soif. Mon acolyte du moment m’a alors emmené à l’Etoile de Tunis, une boulangerie tunisienne. En plus de mon pain au chocolat et de mon café – et oui, il n’y avait que cela et j’avais froid -, j’ai appris que Fethi, mon boulanger était surtout installateur et réparateur de volets et stores. « Ils m’ont volé toutes mes machines, ma camionnette était garée dans la rue arrière. Ils m’ont tout pris. » Une victime de plus de virée de la veille.

« Le Maroc, ce n’est pas cela »

En retournant à notre point de départ, le président de l’association de quartier m’a dit qu’il connaissait la propriéraire de la voiture défoncée, celle qu’on voit dans la vidéo. « C’est une jeune dame, d’originaire africaine. Elle vient de passer son permis il n’y a pas longtemps, c’est sa première voiture. Elle n’avait vraiment pas besoin de cela. » Nous avons croisé son compagnon qui arrivait avec un sac poubelle, une ramassette et une balayette pour nettoyer leur voiture. Dépité. Comme les autres.

Au night shop, aussi on était à pied d’oeuvre. C’est que les émeutiers sont bien acharnés pour ouvrir la petite superette avant, je l’ai appris sur RTL, de s’en prendre à un vendeur qui a dû être emmené à l’hôpital. Fun fact : quand je suis parti chercher mon fils vers midi, il vendait déjà des cigarettes et des boissons. Même avec la devanture détruire, business is business ;-)

De retour au magasin de meubles, on a déblayé pierres, détritus mais surtout tout le verre cassé après avoir fait tomber les morceaux qui tenaient encore. Pendant ces diverses étapes, le quartier s’est réveillé. Se remettant tout doucement de la nuit atroce qu’il venait de passer. Les uns après les autres, tous les voisins sont venus montrer leur soutien, proposer leur aide. « J’ai la rage, j’ai honte, ce n’est pas ça le Maroc, ce n’est pas cela« , tonnait un des voisin. Une dame, à côté : « Le prophète n’a jamais voulu ça, pourquoi ? » Je pourrais continuer ainsi pendant longtemps tant des dizaines et des dizaines de personnes sont venues. Tous des gens du quartier. « Contrairement aux jeunes qui étaient là hier soir », dénonçait une dame.

« Barricadez-vous chez vous! »

Sont aussi descendus les jeunes gens qui habitent au-dessus du magasin. Là, j’ai appris que ces hooligans locaux étaient montés aux étages en passant par la cave ! Le premier est complètement saccagé. Vol de matériel informatique, excincteur vidé dans un appartement… les locataires étaient sortis, on était samedi soir. Que ce serait-il passé s’ils avaient été là ? Aucune idée ! Heureusement qu’ils ne sont pas allés plus haut car de jeunes parents habitent au deuxième avec leur bébé de dix-huit mois. Eux n’étaient pas de sortie.

« Nous avons évidemment appelé la police dès le début des dégradations en bas
, m’ont-ils expliqué. Quand ils ont réussi à rentrer dans l’immeuble, visiblement par la cave, on a eu vraiment peur. On avait la police au téléphone, qui nous a conseillé de nous barricader chez nous. C’est tout. » Comme ce jeune couple, la plupart des gens que j’ai croisé ce matin s’étonnait, au mieux, du manque de réaction des forces de l’ordre. « Ils sont restés 45 minutes dans mon magasin, enrageait Frieda. 45 MINUTES, vous vous rendez-compte, que faisait la police ? » « Oui, ils sont venus une première fois, ils ont repoussé les jeunes jusqu’au boulevard Lemonnier, puis sont repartis vers la Bourse et là, ils ont eu le champ libre pour tout casser ici », regrettait un autre voisin. Je lis par ailleurs, sur le compte Twitter d’Alain Gerlache, que des policiers bruxellois déclaraient à propos des échauffourées : « Nous n’avions l’autorisation de rien faire, c’était à devenir fou ! » | « Wij móchten niets doen, om zot van te worden! », sur base d’un billet de la VRT.

Un moment difficile à passer

Entre deux coups de brosse, des pierres mises dans un coin, des panneaux de bois tirés ensemble depuis le boulevard Stalingrad, Nour Eddine Layachi occupait sa fonction de président de l’association des commerçants avec courage même si on sentait qu’il avait pris un coup sur la tête. « On se bat pour que ce quartier se débarasse de sa mauvaise réputation ; on organise des activités, comme la grande braderie Stalingrad ; on prépare un événement annuel avec des chefs féminins venus de la diversité ; on a brassé une bière pour nos événements ; on a demandé – et obtenu – une plus grande présence policière pour lutter contre les pickpockets… Les commerçants travaillent main dans la main avec les habitants pour qu’il fasse bon vivre. Je pense que les gens aiment leur quartier, tout le monde se connaît ici. Le pire c’est que les problèmes qu’on a viennent souvent de jeunes qui ne sont pas d’ici. Et là, avec cette émeute, voilà une bonne partie de nos efforts qui prennent un coup dans l’aile. Mais nous ne les laisseront pas nous abattre, ce quartier continuera d’aller mieux même si on doit passer un moment difficile. »

Quand j’ai laissé tout ce petit monde mettre les panneaux pour fermer les fenêtes du magasin de meubles, j’étais toujours triste de ce qu’il s’était passé dans ce quartier qui a été le mien mais j’étais heureux et fier de voir cette communauté de beurs, noirs et blancs qui se serraient les coudes pour repartir de l’avant.

2 COMMENTS

  1. Les Irlandais gagnent un match, ils vont au pub et ils fêtent leur victoire dans la bière et le whisky, les Hollandais gagnent un match, ils vont au café et boivent quelques bières, les Belges gagnent un match ils vont boire des Duvel, des Leffe et des trappistes, les Allemands gagnent un match, ils vont au Stube, ils chantent et boivent une bière… Les Maroxellois gagnent un match, ils vandalisent un night shop pou boire des Panda Orange comme des petits kets, c’est marrant, non!

  2. ENFIN !! Mon premier John Clive Ikhan ! Enfin quelqu’un qui ose me dire qu’il n’y a jamais de vandalisme après le foot. Enfin un gars qui ose dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : le hooliganisme ça n’existe pas. Des Anglais qui saccagent Charleroi avant un match de foot ? JAMAIS. Des Russes qui cassent tout à Marseille ? Jamais entendu parler. C’est bien connu, le football est un sport de gentleman qui boivent leur petite bière en devisant du cours de la Bourse. D’ailleurs, pourquoi en Europe, dépense-t-on des CENTAINES DE MILLIONS d’euros pour sécuriser les abords des stades de foot, quelle dépense inutile. On devrait faire comme au rugby ou au basket, ça coûterait moins cher ;-) Merci John Clive Ikhan.

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