Fragilité et discrétion des vestiges maçonniques

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Cette année, les Nocturnes des Musées bruxellois m’ont permis de lever le voile sur ce qui était pour moi une légende urbaine. En effet, depuis que je suis à Bruxelles, j’achète mes poissons rouges rue de Laeken, en face du temple franc-maçon. « Vous savez, mademoiselle, depuis l’attaque à la bombe, là en face, je mets des amortisseurs à mes aquariums pour qu’ils ne se brisent plus », m’a un jour dit la vendeuse qui malheureusement a pris sa pension l’année passée. « D’ailleurs, je vous conseille de faire la même chose vu la circulation dans votre rue, pour que vos poissons n’aient pas trop de chocs », a-t-elle renchéri. Et depuis lors, je mets un amortisseur en-dessous de mes aquariums parce qu’un jour, le « temple franc-maçon-d’en-face » a été victime d’une attaque à la bombe.

Juste à côté de cet endroit mystérieux, se situe le Musée Belge de la franc-maçonnerie que la curiosité me pousse à aller visiter ce jeudi 16 octobre. Je passe le portique de cette maison bruxelloise devant laquelle je passe si souvent sans l’avoir jamais remarquée. Ce musée se fond dans le décor bruxellois : il faut vouloir le trouver.

1-0CBI7336 copyJe pensais qu’il serait vide ce musée et que son ambiance serait à la fois froide et tamisée à cause de la méfiance qu’inspire la franc-maçonnerie. Qui n’a pas entendu parler du complot maçonnique et des abus de pouvoir quand celle-ci se mêle à la politique ? Je marche sur des grandes dalles dans ce couloir d’entrée avec à la gauche l’accueil, à droite un bel escalier typique des maisons de maître et devant moi une salle que je découvre être en réalité une verrière. Là, il fait froid. Mais l’endroit est tout sauf désert.

Deux grandes portes s’ouvrent automatiquement au passage des visiteurs. Devant, celles-ci une sculpture avec une tête qui mime un « chuuuut ».

J’entre dans un couloir sombre au bout duquel se trouve un siège au cuir craquelé entre deux colonnes. J’apprendrais plus tard qu’il s’agit d’un Trône pour le président de séance, appelé Vénérable Maître. Mais avant d’y arriver, je découvre des vitrines à gauche avec des gravures, des gants, des épées et ce qu’ils appellent un tablier. A ma droite, des photos illuminées en transparence et au bout à gauche une citation attire tout particulièrement mon attention : « Une homme libre dans une loge libre est l’une des idées fondamentales. Personne ne dicte l’orientation de nos réflexions en loge. Aucune hiérarchie stable ne dirige la franc-maçonnerie ».

Et c’est là que je réalise qu’en fait, qu’il ne s’agissait pas de la première citation auprès de laquelle je passais. Une autre attire mon attention avec les mots « vérit?, « lumière », « harmonie » et « amour ». Le tout devant des gravures représentant des franc-maçons dans une mise en scène qui me fait penser à une vieille pièce de théâtre. Un parfum de désuétude, de nostalgie et de goût de la tradition se dégage de cette pièce. Cette histoire se confirme un peu plus loin sur un panneau qui met en évidence que la franc-maçonnerie existait en Belgique avant même que la Belgique ne savait qu’elle existerait.

A côté, les « Constitutions d’Anderson », ce livre constitutif de la franc-maçonnerie considéré par le guide présent à ce moment comme un des tous premiers actes du siècle des Lumières. Vous savez, cette période qui voulait combattre l’obscurantisme religieux et qui a donné naissance à toute une série de penseurs comme Jean-Jacques Rousseau, Kant, Rousseau et Voltaire. Ce dernier aurait d’ailleurs été franc-maçon et son tablier est exposé dans une vitrine deux pièces plus loin. J’apprends à ma grande surprise que la franc-maçonnerie belge n’était pas au départ antireligieuse: au contraire même puisque ce fameux Anderson était pasteur. 4-0CBI7633 copy

Un petit air de poésie se dégage de ces pièces sombres et de ces jeux d’ombres et de lumières. Des vitraux avec des mots qui incitent à la rêverie, des objets visiblement lourds de symbolique qui ne me disent rien au niveau esthétique : des tableaux primitifs, des coupes de verre gravé, des tabliers chargés de broderies, des portraits classiques peints de franc-maçons… Ces pièces rassemblent plus de vestiges qu’elle ne dévoile ce qu’est la franc-maçonnerie. Et ce sont eux que les aquariums d’en face craignaient de voir exploser.

Pour terminer, je m’arrête sur la vitrine qui rappelle l’occupation par les SS du bâtiment, la kabbale que les franc-maçons belges ont subi comme plein d’autres pendant la seconde guerre mondiale, et cela après déjà des siècles d’anti-maçonnisme religieux qui est apparu presque en même temps que la maçonnerie. J’ai un pincement de coeur en pensant à l’actualité politique belge du moment chez nous en Belgique. N’entendons-nous pas le retour de ces mêmes bottes ?

Une petite présentation vidéo du musée ?

Photos et vidéo : Musée Belge de la franc-maçonnerie

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Je suis assez âgée pour avoir connu l'époque sans GSM et sans Internet. Juste que maintenant je ne peux pas me passer ni de l'un ni de l'autre. Je n'ai pas toujours vécu à Bruxelles mais c'est dans cette ville que mes parents qui viennent d'endroits fort éloignés sur le globe ont choisi un jour de s'installer. Ils n'y sont plus mais moi j'y suis restée.

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